Dr. Pierre Le Grand Nka, fondateur de Mittelafrika.com et de Mittelafrika Inside

Dr. Pierre Le Grand Nka, Politologue, Journaliste, par ailleurs fondateur de Mittelafrika.com et de Mittelafrika Inside tous deux spécialisés sur la veille informationnelle et stratégique sur la relation entre l’Allemagne et l’Afrique.

« Personne, aucun entrepreneur ne pouvait parier au sortir du 3ème trimestre 2019 que les produits les plus vendus en 2020 seront le savon, le gel hydro alcoolique et surtout le fameux masque »

Dans un récent rapport du GICAM sur l’impact de la pandémie du Coronavirus sur les entreprises, il en ressort que plus de 13 000 licenciements enregistrés depuis près de trois mois et plus de 53 000 employés permanents  mis en congé technique. Quels sont les éléments clés pour une bonne relance économique ?

Le Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam) parle de l’emploi formel. Donc nous resterons là-dessus sans toutefois oublier qu’il s’agit simplement d’à peine 10% des unités de création de richesses au Cameroun. Les autres sont dans l’informel, soit plus de 90%. Là-bas même s’il y a baisse de régime, il y a des stratégies de contournements. Ce sont ces stratégies de contournement qui doivent guider les entreprises camerounaises avec ou sans Covid-19. La relance ne sera possible que lorsqu’il y aura un réaménagement mental des acteurs économiques surtout du secteur économique. Pourquoi des licenciements ou encore des mises en congé technique ? C’est parce que la chaîne de production au Cameroun n’est pas encore une chaîne de valeur. Il faut sortir de la routine d’une année à l’autre et rentrer dans l’économie réelle. Pour illustrer, regardez les bénéficiaires d’une enveloppe de 2,382 milliards FCFA signée par le ministre des Finances le 17 juillet 2020, toutes ces entreprises sont dans du « Bayam&Sallam » des produits pas généralement du terroir mais fruit de l’importation. Sur les 55 entreprises bénéficiaires, c’est la livraison du matériel de bureau à une administration. Celle qui est dans des services comme l’installation des équipements anti-incendieest toujours dans l’importation du prêt à consommer. Cette économie-là reste donc fondamentalement fragile. La relance dépend de la production des biens produits localement pour répondre aux besoins fluctuant du consommateur. Personne, aucun entrepreneur ne pouvait parier au sortir du 3ème trimestre 2019 que les produits les plus vendus en 2020 seront le savon, le gel hydro alcoolique et surtout le fameux masque. Les entreprises qui sont dans l’innovation vont s’adapter c’est le cas d’une entreprise qui a lancé la fabrication des équipements de désinfections grand public. Elle particulièrement a pu recruter et faire une bonne affaire parce qu’elle avait de la compétence pour. Il faut sortir des entreprises pléthoriques pour des entreprises de production avec la formule un poste de travail pour un résultat spécifique dans la chaine de production.

Quel est le principal besoin actuel des PME ?

Le principal besoin c’est la veille informationnelle. Elle est importante pour éviter de créer des entreprises « bis » ou des doublons dans un même segment pas trop porteur. Tout le monde veut être le fournisseur de l’État. On s’adonne au Budget d’investissement public. Il y a une bataille pour l’obtention d’un marché. Je dirai même pour l’achat du marché avec les goulots d’étranglements des administratifs qui au final sont eux-mêmes des fonctionnaires hommes d’affaires qui s’arrogent tout ou presque. La veille informationnelle permet de dénoncer les mauvaises pratiques ou encore de se positionner avec originalité. Le Cameroun fait partie des pays où on peut vite créer une entreprise et aussi vite la fermer. Tout s’apparente à ce que j’appelle l’économie fiction. C’est-à-dire qui est en déconnexion avec les besoins ou encore qui est le fruit du mimétisme. Si une entreprise pratique la veille informationnelle, elle a la chance d’avoir plus d’investisseur notamment avec le capital salarié car, il faut bien le rappeler dans bien des secteurs ce sont des anciens employés qui deviennent des concurrents de leur ancien patron. C’est parce qu’il n’y a pas une véritable veille informationnelle tant à l’intérieur de la PME qu’à l’extérieur de celle-ci.

Comment les PME peuvent-elles utiliser le numérique pour sortir de la crise ?

Le numérique n’est qu’un élément parmi tant d’autres. L’économie numérique reste une affaire d’incantation ou encore de téléchargement des outils fabriqués à l’extérieur. Il n’y a pas de véritables industries locales du numérique. Pourtant, dans le cadre de la loi de finances 2019, le ministère en charge de ce volet entendait prélever des taxes sur des logiciels par exemple utilisés au Cameroun et pas fabriqués sur le territoire. C’est sans doute une bonne chose, sauf qu’avec la Covid-19 tout le monde s’est rué vers des logiciels fabriqués ailleurs y compris le gouvernement. Cela montre l’absence d’une autonomie en matière de numérique. Tout reste à faire. Est-ce que le gouvernement a par exemple doté chaque hôpital du Cameroun d’un Cardiopad fabriqué par M. Arthur Zang grâce d’ailleurs à l’appui du Cameroun. Le Cameroun a déjà raté sa vision du numérique parce qu’elle ne s’est pas inscrite dans la logique de celui qui dirige le Cameroun lorsqu’il a lancé les centres multimédias au Lycée Général Leclerc et au Lycée Bilingue d’Essos à Yaoundé en 2001. Pour preuve, 15 ans après cette initiative, son gouvernement lui a offert des ordinateurs importés de Chine à coût de milliards FCFA pourtant, la technologie soft pour la fabrication des ordinateurs, logiciels et autres est déjà domestiquée au Cameroun. Mais, les principaux donneurs d’ordre restent dans l’extraversion qui empêche le Cameroun d’entrer dans la compétition économique.

Que peuvent les banques pour accompagner les PME dans cette phase ?

Partout ailleurs, les banques ne peuvent rien sans la décision de l’État. C’est l’État qui est l’acteur économique par excellence même dans le système capitaliste. C’est le président des États-Unis d’Amérique qui donne la direction et les banques suivent après avoir reçues des instructions de la réserve fédérale. C’est d’ailleurs le moment dans des États économiques émancipés de sortir la planche à billets. Au Cameroun, il ne faut pas s’attendre à de véritables actions à l’initiative des banques pour la relance des PME. Si la banque publique dédiée aux PME peine à satisfaire la forte demande, les banques à capitaux privés seront doublement voir 5 fois plus vigilante sur la moindre sollicitation. Au contraire, l’État doit prendre des dispositions pour protéger les PME autrement car si elle s’engage naïvement à la recherche des ressources financières auprès des banques, les PME risqueront d’être délestées du moindre patrimoine encore en disposition en déposant des gages fixes en cas de non remboursement de la créance sollicitée.


PME Croissances Magazine

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